L’incroyable vol du Grand Condé au château de Chantilly

Le vol du Grand Condé a autant défrayé la chronique que le récent cambriolage des bijoux au Musée du Louvre. Leur point commun : des monte-en-l’air bien loin du grand banditisme et profitant des faiblesses des systèmes de sécurité. Leur différence : on retrouva le Grand Condé dans une pomme près de la Gare du Nord… On remonte le temps.

Un casse qui rappelle celui des bijoux du Louvre

Nous sommes en 1926. Au petit matin du 13 octobre, les gardiens découvrent le vol du Grand Condé et d’une partie des joyaux conservés dans la tour du Trésor ont disparu. On s’est introduit par la fenêtre avant de briser la vitrine des Gemmes. 69 bijoux manquent dont le précieux diamant rose. Immédiatement la nouvelle se répand et tous les journaux en France s’en font l’écho.

Le Parisien-DA/DR

Les voleurs choisissent la simplicité et l’efficacité même si le Le Petit Parisien, quotidien très lu à l’époque, souligne un vol « commis avec autant d’audace que d’ingéniosité par des malandrins forts au courant des aîtres, et qui avaient dû, de longue main, préméditer et préparer leur expédition ».  Les voleurs ont récupéré deux grandes échelles trouvées sur un chantier voisin. La première leur sert à passer le pont tournant de la Volière, repoussé chaque soir par les gardiens

Un plan simple pour s'emparer du diamant rose

Ils utilisent la seconde pour arriver à hauteur de la fenêtre de la tour du Trésor. Là, ils découpèrent la vitre et percèrent le volet de bois intérieur pour actionner l’espagnolette. Une fois sur place, ils brisent les glaces de vitrines et raflent joyaux et orfèvrerie. Tout cela prend seulement quelques minutes comme au Louvre. Il faut dire qu’ils bénéficiaient d’un temps idéal pour commettre leur casse. Dehors, il pleuvait et la nuit était noire.

Château de Chantilly pont de la Volière
Pont de la Volière et Tour du Trésor - Julien Guery

Immédiatement, la police prévient les postes-frontière pour tenter de récupérer le précieux butin. Malgré, des recherches intensives, les limiers de la brigade du Tigre créée par Clémenceau piétinent durant deux mois. Jusqu’au matin du 21 décembre 1926 où on retrouve le Grand Condé dans une pomme à deux pas de la gare de l’Est dans une chambre de l’hôtel Métropole !

Une pomme pour écrin

C’est dans cet hôtel que Léon-Émile Kauffer s’est installé. Âgé de 24 ans, il vient de Gresswiller où il exerce la profession de négociant en poils d’angora. Le 15 décembre, il a quitté l’hôtel prétextant une urgence en avertissant qu’il revenait le lendemain.  Après 48 h sans nouvelles, la gérante de l’hôtel s’inquiète de la disparition de son client parti sans le régler. Souhaitant pouvoir relouer la chambre, elle réunit ses affaires en présence de témoins. Dans la valise oubliée, elle trouve, raconte le journal Le Matin : « un moulin à café, une scie », et une pomme.

La suite étonna et mystifia tout le monde si l’on en croit les récits des  journaux de l’époque. Plutôt que de jeter le fruit, elle le donne à sa cuisinière qui bute sur un objet dur en le coupant. Intriguée, elle montre sa découverte à sa patronne qui reconnaît la pierre.  Comme beaucoup, celle-ci se passionne pour le vol du Grand Condé qu’elle suit dans la presse. Elle prévient la police qui fait authentifier la découverte par Maurice Seror, diamantaire de la rue Notre-Dame-de-Lorette.  Le diamant rose est ensuite remis au ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut.

Sertissage du diamant « Le Grand Condé » en 1928 à Chantilly. (Wikimedia Commons)

Comment le diamant a-t-il été inséré dans le fruit sans que cela se remarque sur la pomme ? Une pomme meurtrie marque très rapidement. Apparemment, celle-ci ne présentait aucune tache. Kauffer n’a jamais livré son secret alors qu’il a expliqué par le menu le vol du Grand Condé. Mais toute la presse française de l’époque a cautionné cette version. 

Les bijoux du château de Chantilly jetés dans la Seine

Après quelques jours passés à Bordeaux, Léon-Émile Kauffer, revenait à l’hôtel Métropole pour récupérer sa valise et son butin. Sur place,  la police lui avait tendu une souricière. qui permis de l’arrêter. Très vite, il donna le nom de son complice, son cousin Émile Souter, et se mit à table.

Emile Kauffer expliqua que l’idée du cambriolage lui était venue lors d’une précédente visite au château de Chantilly. Il avait remarqué la faiblesse de la sécurité et avait conçu le vol dès ce moment-là. Pour l’aider,  il recrute son cousin et achète une scie égoïne rue de Saint-Quentin. Ensuite, tous deux prennent le train de 6 h pour Chantilly. Arrivé à destination, ils récupèrent les échelles. Souter, homme de main, exécute le vol tandis que Kauffer fait le guet. A 4 h du matin, ils reprennent le train pour Paris avec leur précieux butin. A présent, il leur faut trouver des bijoutiers pas trop regardants pour écouler leur butin. Il contacte Maria Schill, bijoutière de 84 ans. Sa boutique au 50 boulevard de Strasbourg se situe près de l’hôtel Métropole.

Comme la professionnelle sait que les bijoux possèdent une carte d’identité et sont tracés, elle recommande de jeter à la Seine ceux qui sont trop risqués à écouler. Le poignard d’Abd el-Kader, la montre de la duchesse d’Aumale, des bagues et les médaillons contenant des cheveux du duc d’Enghien réunis en petit ballot dans un mouchoir finissent dans la Seine…

Lors de son arrestation Léon Emile Kauffer affirma aux inspecteurs : « Je ne pouvais pas vendre ce diamant qui risquait de me faire arrêter. Aussi comme il m'embarrassait j'avais l'intention de le restituer au château de Chantilly.Je me proposais de lui expédier,mais je n'en ai pas eu le temps. »

Avec le reste du butin, Madame Schill exécute un travail classique. Elle dessertit les pierres des bijoux qu’elle reprend et fait fondre l’orfèvrerie et les montures en or. Emile Kauffer touche 7000 francs pour un kilo d’or fin. Elle revend ensuite 75,25 carats de pierres précieuses à un autre commerçant. Plus regardant, celui s’étonne de la taille ancienne des pierres. Comme on lui affirme qu’il s’agit d’un héritage familial, il les achète contre 30 000 francs. Kauffer touche 20 000 francs. Le dernier acheteur revend à son tour les pierres pour 40 000 francs. Mais pris d’un doute, ils avertissent la police ne voulant pas être accusé de recel.

Le Grand Condé exposé en 2026 à Chantilly

Le vol du Grand Condé s’est bien terminé. Retrouvé, le  diamant reprend la route de Chantilly et réintègre sa vitrine dans la tour du Trésor. Par souci de sécurité, les responsables du château décident de ne plus l’exposer au grand public. Seule est exposée une copie. Le célèbre diamant rose est conservé dans un coffre pour respecter la volonté du duc D’Aumale. Après un siècle à l’abri des regards, le Grand Condé sera montré aux visiteurs lors d’une exposition temporaire au château de Chantilly en 2026. L’occasion d’aller admirer ce joyau qui fit couler beaucoup d’encre et de s’intéresser à son incroyable histoire.

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